L'absurde, une histoire de guérison
van carolinerosacoco @carolinerosacoco
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L’écriture est un baume qui apaise les plaies de Carla. Chaque idée qu’elle voit suinter dans l’encre fraîchement sortie de la pointe du stylo participe à sa convalescence. Elle n’en revient pas du chemin parcouru. La maladie lui avait enlevé beaucoup d’acuité mentale, la laissant dans le brouillard, à chercher ses mots.
Carla laisse son dos s’enfoncer dans le fauteuil, croise les chevilles sur le repose-pied, pose les mains à plat sur le ventre. Elle ferme les yeux, prend une bonne respiration comme pour se prouver qu’elle est bien vivante, et visualise ses neurones danser, ses synapses se rallumer. Elle joue avec l’idée d’une mégalopole totalement plongée dans le noir sous l’effet d’une coupure de courant. Des gratte-ciels éteints, des faubourgs invisibles, la vie qui se met en pause. L’électricité revient, et se répand dans les quartiers, les boulevards, les rues secondaires, les trains, les néons des enseignes, les ascenseurs, les couloirs, les pièces, les ampoules…
Son cerveau est aussi un réseau électrique. Après avoir été englué dans la maladie, il est désormais libéré de tout virus intru. Sortant d’une longue veille, quelques neurones clignotent, pétillent, crépitent, tressautent, dansent joyeusement depuis quelques jours. Des points de lumière fixe apparaissent, clairsemés. Leurs halos, d’abord chétifs, deviennent plus fort. Des éclairs soudains jaillissent d’un point à l’autre. Le stylo, avec laquelle Carla griffonne des mots sur le cahier, dessine en même temps des nouvelles routes dans son système nerveux. La sensation est délicieuse. Elle sent des picotements sous sa peau, tout le long de sa colonne vertébrale, comme si on la caressait du bout d’une plume.
Après un accident ou une maladie, il est facile de se voir prescrire de la rééducation physique, et celle de Carla avait bien avancée. Concernant la rééducation à la vie, elle en était au point zéro. Elle avait le sentiment, pas nouveau, mais pire qu’avant, d’avoir perdu son identité. Et ça, personne n’y pouvait rien.
Les mots qu’elle aligne sur le papier remettent de l’ordre dans son chaos intérieur. Cela lui fait du bien. La lumière qui parcourt ses nerfs lui fait l’effet de la main tiède d’une mère bienveillante qui lui caresserait les cheveux. Elle laisse faire, elle a confiance. Elle sait que cette lumière là ne lui fera pas de mal. Carla se laisse doucement apprivoiser par les idées qui se présentent à elle. Elle ne craint plus ses idées, elle se laisser bercer par elles sans crainte. C’est étrange et agréable. Elle aime cette nouveauté, et laisse même échapper un rire ingénu tellement l’expérience lui est cocasse. Elle est surprise par son propre rire. Depuis quand elle riait spontanément ?
Avant l’attaque du virus qui la clouerai au lit pendant deux ans, la vie de Carla se flétrissait à grande vitesse. La peur grignotait son mental jusqu’à en prendre le contrôle, et le temps qui passe, connu pour apaiser les chagrins, ne faisait dans son cas que renforcer ses troubles. Tout avait dévissé dans sa vie depuis l’adolescence. Un cycle infernal de rejet, d’autodestruction et de pensées obsessionnelles avait fait d’elle une trentenaire dépersonnifiée.
Puis le virus a surgi, semant derrière lui des dégâts neurologiques encore incompris par la science. Deux ans entre parenthèses. Et la guérison, soudaine et improbable : Carla a guéri par le simple fait du hasard. Pas de victoire à célébrer après un long combat ! Parmi les malades du syndrome qui la touchait, environ 5% guérissent après avoir recontracté le virus même qui les avait mis à terre. En fait, c’était d’une telle absurdité que ça a fait voler en éclat la collection de croyances que Carla entretenait jusqu’alors. Si une telle absurdité était possible… alors… l’impensable devient possible. Carla pensait chaque jour aux autres, aux 95% qui ne guérissaient pas. Ils ne mourraient pas non plus. Ils étaient sur le banc de touche, à dormir, souffrir, et se réinventer une vie. Si une telle injustice était possible… alors…
Elle fut prise de vertige. Son passé se réécrivait devant ses yeux. La colère montait et cela la piquait sous la peau, douloureusement. Elle saisit un Bic bleu, un vieux cahier, et oublia qu’elle n’avait aucun talent pour le dessin. Elle commença par dessiner un monstre. Elle venait de comprendre que le monstre en dedans d’elle n’était qu’une création de la Carla-enfant qui ne pouvait pas coller l’étiquette de monstre aux membres de sa propre famille. Désormais, à chaque fois qu’il cognait à la porte de ses idées, elle pouvait le regarder droit dans les yeux et lui dire : « Je te vois. Tu veux me détruire. Je ne t’en donne pas le droit ».
Ensuite, Carla oublia qu’elle n’avait aucun talent pour l’écriture. Quelle importance ! Elle a vu plus absurde. Et Carla écrit.
Chaque feuille qu’elle tourne est aussi une illusion qui tombe. Enfin, enfin ! Les murs qui isolent Carla dans ses pensées obsessionnelles s’écroulent. Ils laissent apparaître une friche, certes, mais au moins ils cèdent. Elle écrit de son point de vue, le monstre n’est plus le narrateur de sa vie. Elle revisite un passé qu’elle refusait de regarder. Des souvenirs se débloquent, ils la feraient vomir. Elle somatise, elle a mal partout, elle comprend que la réécriture de sa vie sera douloureuse pendant un temps.
Elle rend visite à la forêt. Elle aime sentir ses pas s’enfoncer dans le sol mou, elle inspire l’odeur familière de l’humus, florale et humide. Elle se sent bienvenue. Elle a pris l’habitude de son rendez-vous avec les arbres. Elle s’arrête dans une clairière et observe tout autour d’elle, silencieuse. Deux papillons se volettent autour, ils se font la cour. Ils sont entourés d’arbres centenaires, mais eux vont bientôt mourir. Carla respire amèrement. Le temps passe, la fuite en avant ne sert qu’un temps, à un moment il faut bien vivre.
Les arbres accueillent sans limite les troubles qu’elle leur confie. Elle a besoin de sentir leur force. La forêt est un lieu où tout ce qui meurt est recyclé. Carla y dépose ses illusions et ses faux-semblants. Encore plus puissante que les mots, la forêt donne sans compter sa tendresse, elle tend les bras, sans jamais juger. Carla se détend ; ici elle a trouvé la mère dont elle a toujours manqué.
1 opmerking
@carolinerosacoco Salut Caroline, This is a powerful piece of writing and feels like the beginning of a much bigger project – as you yourself say, I think. Where you say "elle comprend que la réécriture de sa vie sera douloureuse pendant un temps..." my sense is that the bigger project will be the rewriting and recovering of her life. One suggestion I have is to start the piece with her visit to the forest. There's something very powerful in the "simplicity" of this as an opening line: "Elle rend visite à la forêt." It evokes so much, not just about nature and our true nature, but also about fairy tales and folktales that might be connected to Carla's story. And then after the forest, bring the story back to the original beginning: "L’écriture est un baume qui apaise les plaies de Carla."
Maybe at some point you can shift from the third person to the first person, at a point where she is ready to reclaim her voice. Keep writing and exploring. I feel like there is so much more to write. Thanks for sharing your work with us and for your participation in the forums. Have a good summer. Warm greetings from Madrid!
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